jeudi 24 janvier 2013

Les phases du cycle de la violence: L'histoire de Nicole

La violence n’apparaît pas, elle s'installe progressivement selon un processus graduel que l'auteure Lise Lalonde a détaillé en huit phases dans son livre Agresseur ou victime: L'ombre caché. Les deux premières phases sont décisives quand à l'issue du processus d'installation de la dynamique de violence. Plus tôt l'agresseur est repéré et ses stratégies maîtrisées, plus il sera facile de désamorcer la situation et minimiser les impacts. En suivant le récit de l'histoire de Nicole (nom fictif pour préserver l'anonymat de la victime), vous serez à même d'observer le processus d'installation de la dynamique de la violence psychologique dans un contexte de harcèlement moral en milieu professionnel .

L'HISTOIRE DE NICOLE (1ère Partie)


<Nicole, 50 ans, est comptable dans une entreprise de la construction depuis quinze ans. Elle est très dévouée à son travail et s'y investit beaucoup. Elle cumule les heures supplémentaires, n'hésitant pas à travailler les fins de semaine pour s'assurer une comptabilité à jour. Comme ses connaissances de l'entreprise s'étendent au-delà de son mandat, elle est la personne-ressource   à qui tous s'adressent lorsqu'ils ont des questions ou des problèmes. Elle a une vision très familiale de l'entreprise et n'hésite pas à accommoder ces collègues jusqu'à finaliser leur travail même si cela l'oblige à rester plus tard au bureau pour finaliser son propre travail. Nicole est très appréciée de ses patrons qui la considèrent comme une personne-clé pour l'entreprise.>

Les victimes ciblées par les agresseurs sont, pour la plupart, des personnes dévouées et investies dans leur travail.  Elles sont dotées d'une force intérieure qui est enviée et leur intégrité en font des personnes difficilement manipulable. Leurs compétences, la reconnaissance des supérieurs et surtout leur indépendance sont jalousées par l'agresseur. De plus, leur gentillesse et leur bon coeur en font des cibles faciles puisqu'elles ne présument pas que leur agresseur puisse être malveillants à leur égard sans raison.

<Ses relations avec ses collègues sont bonnes mis à part celle avec Jacques, le directeur des ventes et  Sophie, la réceptionniste qui accepte avec difficulté d'être la subalterne de Nicole d'autant qu'elle n'aime pas beaucoup son emploi. En fait, Jacques n'entretient pas de bonnes relations avec ses collègues. Sa personnalité contrôlante, manipulatrice et agressive mine ses rapports avec les autres et il n'hésite pas à créer des conflits entre les autres employés en cancanant contre un et l'autre. Tous sont au fait de ses agissements mais comme il est un excellent vendeur, ses patrons tolèrent sa conduite. Jacques n'aime pas Nicole et n'hésite pas à lui mettre les bâtons dans les roues en utilisant son adjointe pour l'atteindre. Sa façon de procéder est très simple: il omet des informations aux dossiers des ventes que son adjointe doit traiter ce qui oblige cette dernière à remettre des dossiers incomplets à Nicole ou à venir régulièrement lui poser des questions sur les dossiers malgré qu'il lui interdise de se référer à Nicole lui imputant une attitude de non coopération pour justifier son refus, attitude qui est validée lorsque Nicole refuse de s'ingérer dans un dossier appartenant à Jacques. Il veut être au fait de tout ce qui se passe dans l'entreprise alors qu'il est très secret sur ce qui se passe dans son département. Depuis les cinq dernières années, Jacques a engagé quatre adjointes qui ont démissionné de leur fonction et chaque fois il a insinué que Nicole était la cause du départ de ses adjointes de par son attitude fermée envers elles. Jamais les patrons de Nicole ne l'ont rencontré avec Jacques pour clarifier les allégations.>


Pour qu'un agresseur installe sa violence, il faut que le "terrain" y soit propice. Il utilise les failles de l'entreprise et la non-ingérence patronale dans les conflits internes. Comme le dit si bien Marie-France Hirigoyen dans son livre Le harcèlement moral dans la vie professionnelle, démêler le vrai du faux, "Pour qu'une agression se poursuive, il faut qu'elle soit difficile à repérer". Et dans un environnement dans lequel il subsiste des conflits entre employés au su des patrons et sans intervention de déconstruction, l'agresseur jouit non seulement d'une liberté d'action  mais use des conflits existants pour établir son rapport de destruction avec la victime et s'en sert comme arme.

<Catherine est la nouvelle adjointe de Jacques. Elle affiche une personnalité affable, extravertie et dynamique. Elle se targue, auprès de ses nouveaux collègues, de posséder beaucoup de connaissances et de compétences pour le poste pour lequel elle a été embauchée et se montre sûre d'ellefonceuse.  Elle communique aisément avec les employés. Dès le premier dîner, elle n'hésite pas à se moquer "gentiment" du repas d'un des collègues et fait preuve d'un sans-gêne tel qu'elle se permet de passer des commentaires   "de jugement " subtils en s'ingérant dans les conversations de ses collègues ou sur des questions personnelles des gens.>

Qui se méfie d'une personne souriante et affable? Comment présumer de mauvaises intentions venant d'une personne charismatique et joviale? Les manipulateurs ont tout à leur avantage à masquer leur vraie personnalité. Sous leur personnalité rayonnante se cache un vampire prêt à soutirer chez sa proie toute énergie vitale. Ils enjôlent leur entourage qui, bien que ressentant une impression d'incohérence entre les commentaires, allusions et jugements doux-amers lancés ici et là  et la personnalité sympathique qu'il voit,   ne mesure pas la perversité de l'agresseur et ne se méfie pas. Souvent, derrière leur apparence de maîtrise de Soi et l'étalage de leur soit disant compétences, se cache une faible estime de Soi et une incompétence qu'ils masqueront en détournant la responsabilité de leur incapacité sur leur victime.

<À sa troisième journée au sein de l'entreprise, alors que Nicole lui fait sa formation de logiciel, Catherine la questionne sur le conflit qui subsiste entre elle (Nicole) et Sophie. Nicole, surprise qu'elle soit au fait du conflit alors qu'elle vient à peine d'être embauchée, l'informe que ce n'est pas une situation qui la concerne  et qu'il n'y a rien a dire sur le sujet. Catherine lui répond qu'elle trouve dommage d'être ainsi mise entre deux feux. Nicole, étonnée qu'elle puisse se considérer prise et lui répond que cela n'arrivera pas si elle reste en dehors du conflit qui ne la concerne pas.>

Il faut peu de temps à un agresseur pour cibler une victime potentielle et les éléments qu'il utilisera pour enclencher son processus de destruction. Il profite de la méconnaissance des gens sur ses mécanismes d'approches pour hameçonner sa proie. L'étonnement de Nicole face aux questions de Catherine sur le conflit qui ne la concerne pas est le premier signal d'alarme que son "instinct" lui envoie. Les questions qui ont point: "Mais comment ce fait-il qu'elle soit au courant?" et "En quoi est-ce que ça peut l'intéresser?" viennent appuyer son sentiment qu'il s'agit d'un fait anormal. Le fait que Catherine enchérisse en se positionnant "entre les deux" renforce le sentiment d'étrangeté de la situation perçu par Nicole qui ne comprend pas le positionnement que Catherine cherche à prendre dans la situation. Ainsi, en réaction, Nicole en vient à lui dire poliment "de se mêler de ses affaires". Cette réaction de défensive était recherchée par Catherine qui a ciblé sa capacité de résistance et ainsi conclue la première phase d'enquête sur Nicole. Dans ce court laps de temps, elle a évalué le potentiel de défense de Nicole et perçu ses faiblesses.

<Vers la fin de la journée, Catherine entre dans le bureau de Nicole pour une question banale (prétexte) relative à ses tâches de travail et profite de l'occasion pour renchérir sur le sujet du conflit de Nicole avec la réceptionniste (motif véritable de sa présence dans le bureau). Elle lui dit "trouver dommage" de venir travailler dans une entreprise où il y a un conflit à l'interne car elle dit a ne jamais avoir vécu une situation du genre par le passé et sous entend une inquiétude de vivre un éventuel conflit avec Nicole (insinuation d'une éventualité de conflit entre elle et Nicole). Elle lui dit espérer quelle n'aura pas à vivre cette situation là personnellement (se positionne en potentielle victime de Nicole). Nicole (ne comprenant pas trop la nature de son inquiétude) lui dit qu'elle ne voit pas le rapport de son allusion d'autant plus qu'elles n'ont pas affaires directement dans le cadre de leur travail et ajoute qu'il s'agit pour elle aussi d'une première expérience désagréable avec une collègue. Elle réitère donc à Catherine qu'elle n'a pas lieu de s'inquiéter d'autant qu'elle n'est pas concernée par la situation.>

Dans cette seconde phase de test que Catherine fait subir à Nicole, elle use d'insinuations d'éventuelles possibilités de conflits entre elles afin de faire ressentir à Nicole qu'elle la perçoit comme une éventuelle agresseur. Cette tactique vise à déstabiliser la victime en semant un doute qu'elle puisse être la source d'éventuels conflits et ainsi enclencher un processus de remise en question chez Nicole quant à sa façon d'être et d'agir qui laisse supposément présumer à Catherine qu'elle puisse être un potentiel agresseur. En déstabilisant ainsi Nicole, Catherine a pu déterminer que le seuil de résistance de Nicole et confirmé qu'elle était une victime de choix.

C'est suite à cet épisode que Nicole m'a contacté pour me parler des sentiments qui l'habitaient face à la situation. Lorsque je lui ai parlé de la forte probabilité qu'elle se trouvait en présence d'une harceleuse, sa première réaction a été de nier la possibilité puisqu' " elle n'avait pas l'air de ça" et que peut être qu'effectivement elle (Nicole) avait agit d'une façon qui aurait pu laisser transparaître, d'une façon quelconque, qu'elle puisse être "bête" étant donné qu'elle avait peut être été impatiente avec elle la énième fois que Catherine est venue la déranger pour des questions auxquelles elle avait déjà eu ses réponses et qu'elle était occupée avec un client. Déjà, les premières manifestations des répercussions de "l'attaque" se faisaient sentir: le processus de remise en question de ses agirs et la recherche des fautes qu'elle aurait pu avoir commises qui auraient pu laisser à présumer que... étaient enclenchées.

Il est normal que la première réaction soit le déni de situation car il est difficile, dans les premières phases et surtout lorsque l'on a jamais eu à vivre une situation de harcèlement, de concevoir d'une part qu'une personne puisse être un potentiel agresseur et deuxièmement qu'on en soit victime surtout lorsque l'agresseur affiche une "belle personnalité" et que l'entourage ne semble pas remarquer quoique ce soit d'anormal. Inconsciemment Nicole ressentait l'anormalité du comportement de Catherine et percevait les attaques de ces allusions, c'est pourquoi elle m'a contacté,  mais l'image que lui renvoyait Catherine ne concordait pas avec ce qu'elle ressentait. Ses perceptions étaient biaisées.

Nous avons terminé notre entretien sur quelques comportements à surveiller et quelques stratégies à adopter advenant des récidives éventuelles de Catherine dans les jours à venir. Bien que Nicole m'ait dit être étonnée que de tels comportements soient adoptés par Catherine, elle m'a dit qu'elle me recontacterait si jamais la situation empirait. Il ne fallu que peu de temps avant que le téléphone ne sonne.

À suivre...


16 commentaires:

  1. Merci de nous partager tout cela car il y a beaucoup plus de gens que nous pensons qui sont des victimes.

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    1. Oui effectivement et beaucoup, tout comme Nicole, perçoivent les attaques mais rejettent l'éventualité. C'est pourquoi il est important, si nous présumons qu'un proche (ou soit même) est possiblement pris dans l'engrenage du harcèlement, de l'informer de nos pressentiments et de l'orienter vers une aide professionnelle. Merci d'avoir pris le temps de me lire et de commenter :)

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  2. Merci pour cet article !!! Excellente journée à toi !!! :-)

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    1. Merci Laurie d'être venue me lire :) Bonne journée à toi aussi.

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  3. j'aime la manière que tu décris les comportements dans une situation précise comme celle-ci. C'est super intéressant! Merci de partager... et bonne chance Nicole! J'ai bien hâte de lire la suite.

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    1. Merci Nathalie! La suite est en écriture :) Merci d'avoir pris le temps de me lire et de commenter :)

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    1. Merci à toi d'être venue me lire et de commenter :)

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  5. Merveilleux de transposer les victimes et les harceleurs, manipulateurs (autant masculin que féminin maintenant) dans le monde du travail car tout comme dans les foyers...ils existent.
    Facile à lire, facile à comprendre, facile à partager ;)

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    1. Le milieu professionnel est un lieu de prédilection pour les harceleurs et les dommages sont aussi graves de conséquences que la violence familiale et conjugale. Merci pour tes commentaires et d'avoir pris le temps de me lire. :)

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  6. Tout un monde que je ne connais plus, mais qui n'en est pas moins réel. Merci pour cet article qui décrit si bien certains comportement humains. Bien hâte de connaitre la suite

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    1. Merci d'être venue me lire. J'apprécie ton commentaire et surtout que tu ne vives pas d’évènements comme ceux qu'a vécu Nicole. Bonne journée! :)

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  7. Ouf! Bonne chance à Nicole. J'ai aussi hâte de lire la suite.

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    1. Merci Danielle! Nicole se porte à merveille maintenant et j,ai bien hâte de vous faire partager les belles réussites qui ont parsemé son parcours depuis :)

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  8. Réponses
    1. Merci Gina et merci d'avoir pris le temps de me lire et de commenter. :)

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